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Ecologie et contestation: la nouvelle vague verte en Bulgarie (FR) Печат Е-мейл
Автор Radosvetta Krestanova (Nouvelle universitй bulgare, Sofia)   
12 October 2007

La démocratie doit être convulsive ou elle n’est pas.

Il paraît que par définition la protection de la nature est contestataire dans le sens qu’elle s’oppose à des pratiques et des politiques établies qui menacent non seulement l’équilibre naturel mais également la survie de l’humanité et de la planète. Les pratiques et les politiques qu’elles mettent à l’ordre du jour exigent un effort durable pour repenser l’organisation du contexte social, économique et politique afin d’instituer de nouveaux principes et priorités. Autrement dit, l’écologie serait par nature radicale car centrée autour de la conservation de la vie et par nature morale car la conservation de la vie est une valeur incontestable. De là découle le caractère nécessairement ambivalent de toute action ou activité écologiste qui réunissent la contestation et l’affirmation.

 Je vais organiser mon propos autour de deux questionnements importants à savoir-1) les mouvements et initiatives à vocation ecologiste en Bulgarie les deux dernières années seraient-elles nécessairement et uniquement contestataires et 2) sinon quelles sont les affirmations qu’elles véhiculent et les tendences qu’elles révèlent ?

Et encore: Quelles sont les caracteristiques de la nouvelle vague verte en Bulgarie? S’inscrivent-elles dans le contexte européen et mondial des mouvements écologistes et quelles en sont les particulrités? Quelles sont les motivations et les mobiles des gens qui y participent ? Qui sont ces gens? Comment et pourquoi se sont-ils impliqués dans ce processus assez récent mais qui ne cesse de prendre de vitesse?

 Les 5 dernières années la Bulgarie a perdu plus de patrimone naturel en terme de biodiversité (comme qualité et comme quantité) que les 20 années précédentes. La bonne nouvelle c’est qu’en Bulgarie il y a déjà un mouvement écologique important. Qui plus est, le mérite appartient presque entièrement à l’engagaement des citoyens. S’inscrit-il dans une continuité?

La première vague verte en Bulgarie remonte à la fin des années 80 du siècle passé ; époque où le régime totalitaire était déjà un colosse sur des pieds d’argile. Elle réunissait des intellectuels et artistes de rénom et visait très clairement des changements politiques. Pourtant, vu les specificités de l’état totalitaire, ce groupe jouissant d’une influence importante parmi les citoyens des grandes villes; n’a pas réussi à ce transformer en mouvement national. Ces révendications avaient été basées sur les droits fondementaux de l’homme pour en exiger d’autres relevant de la shère du politique et du social. La plupart des gens de cette première vague sont toujours sur la scène publique, l’un d’eux – ex-maire de Sofia est fondateur et président du premier parti vert bulgare orienté vers la gauche, un autre – ancien député de droite est actuellement en tête du mouvement national Ecoglasnost – le nom se référant avec nostalgie aux temps révolus de la pérestroika où le mouvement du même nom a joué un rôle considérable dans la chute du régime communiste en Bulgarie. Et pourtant l’effervescence d’initiatives écologistes à laquelle on assiste ces deux dernières années se situe dans un contexte différent: à l’extérieur - libéralisation des marchés à l’échelle mondiale, élargissement de l’Union europeénne, à l’intérieur – des problèmes énormes liés aux capacités du système judiciaire, ou alors aux brèches dans la législation transposant les lois de l’UE fidèlement et sans trop d’imagination,  au système de corruption pratiqué à tous les étages du pouvoir et dans tous les domaines de la vie, l’arrogance des nouveaux riches – façon trop euphémique pour désigner les mafieux  “à la bulgare” ; le manque de capacité  et souvent - de bonne volonté de la part du pouvoir exécutif pour exercer un contrôle strict et compétent et last but not least– l’absence d’une société civile forte et consciente de son rôle et des ses droits. Ce contexte favorise des pratiques qui sont non seulement aux dépens de la nature mais qui sapent la confiance des citoyens dans les institutions et les partis politiques traditionnels en mettant en cause la légitimité de la démocratie représentative.

Je vais commencer par des exemples précis pour  présenter – à travers quelques événements qui ont eu lieu pendant l’année en cours - le cadre, l’atmosphère et les personnages principaux de ce nouveau phénomène dans l’espace publique bulgare.

La date est 16 fevrier 2007. Un groupe de jeunes gens en pyjama ou en vêtements tenus se sont réunis devant le Palais de la culture à Sofia et au bout d’un certain temps se dirigent à pied vers le Parlement. Ils se font escorter par des agents de police qui à chaque instant deviennent de plus en plus nombreux. Les manifestants portent les slogans Défilé des fous naturels et Devinez qui est le fou? Repoussés et chassés de la place devant l’Assemblée nationale sous prétexte de perturber l’ordre public, ils continuent leur chemin vers le bâtiment central de la Télévision nationale, rue San Stefano. Arrivés sous les fenêtres de la Télé, ils commençent à crier tout en affichant les slogans et les inscriptions qu’ils portent. Le plus grand  média bulgare se montre assez prudent – personne ne sort du bâtiment ni ne donne signe de vie. Petit à petit l’ambiance se détériore, des escarmouches verbales entre les protestants et la police ont lieu suite à quoi et à la grande surprise des manifestants pourtant pacifiques, deux filles et deux garçons sont arrêtés après avoir été bousculés et injuriés par les agents de l’ordre public. Le jour suivant ils seront liberés non sans quelques problèmes et amendes administratives.

Le défilé des fous naturels est provoqué  par la décision du Conseil des ministres de la Bulgarie de réexaminer et préciser une partie considérable des zones qui  - selon des critères exclusivement scientifiques - doivent être inclues dans le réseau européen NATURA 2000. Parmi ces zones figurent des territores emblématiques pour les bulgares; situés exclusivemant sur le littoral de la Mer noire et dans les montagnes (les pyramides de Melnik, les plages de sable d’or dans la partie nord de la côte, la r&dion Irakli- Emine, Trigrad etc : ). Il est à noter qu’en revanche dans cette liste ne figurent pas les forêts de l’ex-premier ministre Siméon de Saxe Kobourg Gotha et la zone du projet de construction d’une hyperstation de sports d’hiver Super Borovets. Tous les sites classés pour être précisés font objet d’un intérêt exceptionnel de la part d’investisseurs et de promoteurs immobiliers. Dans son avertissement pour la presse le premier ministre Serguei Stanichev déclare que" Seront exclus du réseau des agglommerations urbaines ainsi que de telles disposant déjà d’un plan détaillé d’aménagement du territoire et […] des sites qui sont prioritaires pour l’intérêt public. L’ambiguïté de la dérnière formule ne prête pas uniquement à rire.

« La première grande promenade des fous naturels et le Carnaval “Devinez qui est le fou? ” n’était ni protestation ni meeting ; c’était un acte symbolique démontrant que c’est nous qui sommes les fous, nous qui aimons notre pays et qui n’évaluons pas – en devises ou en euros le mètre carré ni selon les euros qui entrent dans la poche des fonctionnaires. Selon les citoyens: le gouvernement bulgare « composé de gens intelligents et normaux » aurait fait preuve de courage face à « la nature bulgare réputée féroce et sauvage ». “Mais nous, on est des fous de nature et on doit défendre notre réputation: “ L’union des fous naturels révendique que soient respectés ses droits en tant que de minorité dans le pays et qu’une réserve lui soit accordée pour y exercer son droit de vivre normalement ou de s’éteindre tranquillement comme une rare espèce en voie de disparition.»

 L’événement a pleinement joué son rôle. Le lendemain, tous les medias importants se sont fait l’écho du slogan: Protestation des fous naturels : La protestation a attiré non seulement l’attention de l’opinion publique; elle a révélé également la capacité et la créativité des défenseurs de la nature bulgare dans une manifestation d’inspiration et de réalisation purement citoyennes. On ne peut pas nier que cette inspiration se situe dans les charnières d’une continuité. Elle révèle également des tendences nouvelles.

Qui sont ces citoyens ? Comment y sont-ils arrivés ? Il est vrai que parmi eux, on voit des représentants de certaines des plus grandes ONG dans le domaine de l’écologie, mais ces dernières sont également réputées ne pas être capables d’organiser un événement de telle envergure. Passons la parole à quelques-uns des participants:

« Tout le monde a vu les territoires qui ont été exclus du réseau écologique – ce sont des territoires qui sont sous la houlette de UNESCO, des réserves naturelles, des parcs nationaux. Je ne sais pas qui ils s’imaginent tromper de cette façon. Je ne suis pas persuadé que cette protestation aboutisse à quelque chose , mais ce qui importe, d’après moi, c’est qu’on ne laisse pas tomber la cause et qu’on essaie d’attirer le plus de citoyens possible. Cela pourra peut-être amener à quelque chose.”

« Mon espoir est dans l’Union européenne , mais c’est une arme à double tranchant parce que celui qui risque d’être pénalisé et de se voir affliger des amendes sera le peuple bulgare, et non les investisseurs. Ils (l’union) vont bloquer les fonds structurels, vont infliger des sanctions  à l’Etat, et cela va complètement occulter  l’effet positif des changements.”, ajoute une fille, un scotch  noir sur la bouche.

“Le premier ministre assure qu’il est impossible de voir démarrer des projets d’infrastructure ni construire de nouveaux hôtels pendant les sept mois de précisions et réexamens des territoires en cours. Et pourtant, chacun qui a visité Slantchev bryag  --La côte du Soleil, connait bien ce qui se passe là-bas. Ce n’est pas la peine de finir les travaux, il suffit tout simplement de donner un premier coup de bêche.”  - ajoute un autre garçon, la bouche toujours couverte un ruban adhésif.

« Nous sommes les fous du moins selon ceux qui pensent que la nature est  seulement pour des singlés. Nous nous attendons à ce que le Conseil des ministres commence à  réfléchir et à agir avec plus de promptitude afin qu’il inclue les autres territoires ou au  réseau. Le vrai problème ce sont ceux qui se tiennent derrière les politiciens »; déclare un autre protestant.

En effet, il faut revenir une année en arrière lorsqu’un petit groupe de jeunes lancent la campagne Sauver Irakli. Le golfe d’Irakli près du cap Eminé est devenu le symbole de ce nouvel engagement et de ce nouveau mode de pensée en «vert ».  Irakli se trouve là où le Balkan touche la Mer noire en formant une côte élevée rocheuse avec un sable d’or et une nature encore vièrge. Depuis des temps reculés cette côte romantique est l’endroit favori pour faire du camping en pleine nature de générations de Bulgares. Mais voilà que des idées de bétonnisation de cet endroit ont apparu, l’un des rares qui soit resté à l’écart de l’urbanisation rapide de la côte bulgare. Et la mobilisation pour la défense d’Irakli s’est faite rapidement et spontanément,  raconte Yordanka Dineva, écologiste de formation et coordinateur de la campagne « Pour qu’il reste de la nature en Bulgarie».

« Tout a commencé quand une jeune fille et un garçon ont lu sur Internet qu’il y avait un projet de construction de 5 complexes touristiques à Irakli. Ils en ont informé leurs amis et leurs connaissances, les organisations de protection de la nature et c’est ainsi que l’idée de protestation est née . Lorsque j’ai vu sur Internet que l’on vend déjà des appartements du futur village de vacances “en rouge” je me suis dit qu’il fallait réagir. D’autres pensaient comme moi et nous avons commencé nos actions pour mobiliser les gens. »

La campagne commencée pas tous les moyens et procèdures légales  - des centaines de demandes d’acces à l’information sont envoyée au ministère de l’Еnvironnement et des eaux -  aboutit à la désobéissance citoyenne. C’est pour la première fois en Bulgarie qu’on voit des gens se mettre devant les bulldozers. Les bulldozers se sont retirés alors que le Ministère de l’Environnement et des Eaux s’est vu contraint à imposer un moratoire d’un an sur tous les projets de construction sur ce site. De nombreuses actions et événements ont précédé cette décision ministérielle.

Le 24 juin 2006 les défenseurs d’Irakli ont organisé une fête musicale qui a réuni 8000 personnes dans le parc Borissova gradina à Sofia, où les adultes côtoyaient les élèves et les étudiants et où les écolos professionnels se mêlaient aux professionnels de la musique, du cinéma et du théâtre. Lors de cet événement, a été lancée une pétition pour la protection de la côte de la Mer Noire qui a collecté en un jour seulement environ 6000 signatures. Cette pétition, accompagnée d’une autre visant la protection de toute la nature bulgare et destinée à servir de baromère à l’opinion publique a été déposée auprès du président de l’Assemblée nationale et au Parlement européen, après avoir recueilli plus de 50 000 signatures.
D’autres initiatives ont suivi: une grande protestation contre la bétonisation sous l’enseigne « Arrêtons le terrorisme immobilier », qui a été soutenuе par des manifestations similaires dans quelques grandes villes en Bulgarie et dans d’autres pays européens, dont Amsterdam. Les défenseurs de la nature ont offert comme cadeau de Noël à tous les ministres des arbrisseaux de sapin - espèce très rare, en les invitant à les planter personnellement et à en prendre soin pendant que ceux-ci grandissent.

La décision ministérielle d’exclure la moitié des territoires du réseau NATURA 2000 a déclanché une véritable vague d’initiatives dont la plus importante est la campagne NATURA 2000 réunissant des étudiants des plus grandes universités de Sofia, des écologues et des experts. Chaque jeudi depuis déjà six mois, ils siègent en permanence devant l’entrée du bâtiment du Conseil des ministres, faisant preuve d’une perséverense rémarquable, pour demander une justification des critères selon lesquels le conseil a exclu du réseau des zones prioritaires pour le développement durable non uniquement pour la Bulgarie. Les jeunes se sont donné la peine d’évaluer en euro les pertes probables en matière de fonds structurels au cas où la Commission européenne déciderait de saisir la Cour européenne pour non respect de ses directives. Leurs manifastations sont toujours thématiques, réunies autour d’une idée directrice et faisant appel à la conscience non seulement des membres du cabinet mais aussi à celle des citoyens ordinaires. Ainsi ont-ils collectés des dons en centimes, pour « anticiper » les sanctions conséquentes prévues par l’Union européenne, et qui sortiraient de la poche des citoyens bulgares. Ensuite ils ont versé la somme collectée à la Banque nationale sous forme de donation de la part des citoyens pour l’Etat bulgare en incitant ainsi les décideurs d’agir d’une manière plus raisonnable et conforme à leurs hautes responsabilités. Cette campagne a servi également de campagne publicitaire et d’information pour NATURA 2000, étant donné que ni les citoyens, ni même les représentants des institutions publiques, n’étaient sensibilisés à la nature et au sens du réseau. L’acteur principal de la campagne– Le Ministère de l’Environenement et des eaux (de qui relève la responsabilité même de l’environnement), a lui-même avoué n’avoir ni la capacité, ni les ressources pour le faire.

Toutes ces initiatives citoyennes ont tout naturellement convergé vers la création d’une coalition qui a réuni les plus grandes ONG écologiques, des facultés et des universités (dont la plus ancienne et la plus grande en BG – L’université de Sofia Clément d’Ochrid) , des Instituts de l’Académie bulgare des sciences, des groupes et initiatives citoyennes, des associations civiles locales, des associations professionnelles dont L’Association des chasseurs et des pêcheurs et même des représentants du business touristique effrayés par la vague de constructions sauvages qui dévaste le littoral de la Mer noire et des régions toutes entières dans les montagnes. Cette coalition portant le nom For the Nature (Pour qu’il reste de la nature) a su mobiliser un énorme potentiel citoyen qui a eu pour corollaire la campagne pour la protection du parc national Strandja - un événement qui certainement va faire date dans l’histoire “verte” de la Bulgarie.

Strandja est le plus grand territoire protégé des Balkans et déclaré un des 5 sites naturels les plus importants dans la liste de l’UNESCO en 1992 . Or, la justice bulgare en a décidé autrement. Le 29 juin 2007 le Conseil d’Etat de Bulgarie a décidé de lever le statut de zone protégée du parc, suite à la décision de la Cour suprême qui a déclaré sa nullité. La Cour répondait ainsi favorablement à une demande d'un grand investisseur, Krash 2000, spécialisé dans la construction de villages de vacances. Krash 2000 a déjà vendu quelque 90 appartements de cette future résidence balnéaire appelée Golden Pearl (La Perle d'or) et construite sur le territoire de parc, sans que les autorités locales l’obligent à en geler le chantier et malgré les nombreux avertissements des organes du pouvoir central.

La réaction des citoyens a été immédiate : des centaines de gens, informés par e-mails, SMS ou tout simplement par la rumeur, se sont organisés pour agir. Un des carrefours au centre de la capitale a été spontanément envahi et bloqué pendant une demi-heure par des citadins, les jeunes - venus bien plus nombreux que les adultes . Personne ne connaissait les organisateurs, l’organisation se faisant horizontalement et d’une manière tout à fait démocratique : Les slogans « A Dubaï, on fait du désert un paradis. Dans notre chère patrie, au contraire, on fait du paradis – un désert », « Strandja n’est pas à manger et Strandja n’est pas à vendre » alternent avec des chansons populaires et mobilisantes - tel l’hymne national de la république.

Des protestations parallèles s’auto-organisent dans 6 autres grandes villes du pays.  Le réseau tissé par l’initiative Sauver Irakli s’еst transformé en toile. Le principe et le mécanisme de ce phénomène de démocratie associative selon la belle formule du sociologue Roger Sue se met en marche. Et elle s’en sort avec dignité. Les manifestations se sont soldées par 38 arrestations pour perturbation de l’ordre public: Parmi les arrêtés se sont retrouvés des adolescents. Le jour suivant le bloggeur Mikhaïl Bozgounov qui a eu l’imprudence de relayer les adresses de sites de pétition pour la sauvegarde de Strandja a été convoqué au commissariat central de Sofia. et lui a été expliqué qu’il mène des actions visant à déstabiliser l’ordre public, ce qui représente un délit. Le bloggeur s’est vu dresser un procès verbal et a dû signer un engagement d’abstention de publications de cette nature.

La pression publique a fait réagir non seulement le pouvoir exécutif. Le parlement bulgare a adopté au bout de quelques semaines un texte qui légalise toutes sortes d’arrêtés, ordonnances et autres décisions législatifs conférant un statut de territoire protégé à des sites naturels. Ce texte, rendera aussitôt caduques toutes sortes de procès et conflits d’intérêts relatifs aux territoires protégés. Il n’en reste pas moins que le pourcentage des réserves naturelles et zones protégées s’élève à moins de 5 % du territoire du pays disposant d’une biodiversité et d’une richesse du relief qui font rêver des pays moins bien lotis .

La campagne Sauver Strandja a eu d’autres répercussions; plus importantes encore : For the Nature (Pour qu’il reste de la nature), dont une partie des protestants en font partie, a collecté près de 10 000 signatures et plus de 140 intellectuels et artistes célèbres ont soutenu le projet. Qui plus est, elle a mobilisé à l’extrême l’opinion publique. Selon un sondage fait par Le Centre national d’études de l’opinion publique, 77% des citoyens bulgares se délarent non seulemement favorables à la protestation mais aussi soutenir la cause de la campagne et ses  acteurs contre seulement 3% qui lui sont opposés. Ce fait est révélateur étant donné qu’au même moment l’espace publique est envahi par des grèves et des  protestations – à commencer par les médecins - urgentistes du plus grand hôpital d’aide médicale urgente à Sofia- Pirogov, suivis des instituteurs et des professeurs de lycées et précédés par les employés des transports en commun, les chauffeurs de taxi et les retraités. Un jury composé d’intellectuels, d’experts des ONG et de représentants des média a discerné à la campagne Sauver Strandja le grand prix annuel d’apport considérable pour la protection de la nature et le développement de l’esprit civique dans la société.

Une autre pérformance, non moins considérable, est que des représentants des groupes citoyens et associations civiles sont invités par le ministre de l’environnement Djevdet Tchakarov à faire partie des jurys qui vont exercer le contrôle sur les procédures concernant les plans de gestion des zones de NATURA 2000 en BG. C’est à l’avenir de montrer ci cette collaboration aura des résultats pratiques. Mais elle est révélatrice d’une tendance non négligeable qui exprime la volonté des citoyens de participer en amont, et d’une manière beaucoup plus active et compétente dans le processus de prise de décision. Elle montre également une possibilité de responsabilisation et d’amélioration des politiques publiques qui ne pourraient pas être performantes sans le contrôle continu des citoyens.

Cette tendance est le résultat d’une autre d’ailleurs très controversée et pas encore très visible: le refus de se rendre aux urnes, la désaffection et l’indifférence que les citoyens manifestent vis-à-vis de la politique révèlent moins un retrait de la politique qu’une exigence pour davantage de responsabilité et de qualité dans la politique. La plupart des participants aux initiatives ne se reconnaissent plus dans les programmes des  partis politiques mais en même temps ils éprouvent le besoin de participer à la vie de la cité et de le faire d’une manière plus informelle. Leurs exigences se sont accrues parallèlement au développement du processus démocratique. En définitive, la crise de la confiance et le malaise qui en découle sont moins le résultat d’une régression que d’une progression de l’exigence démocratique dans la société civile qui favorise les structures horizontales, rejette la verticalité hiérarchique et arrive à créer des réseaux de personnes associés pour poursuivre ensemble et indépendamment des buts communs:

Le développement des nouvelles technologies, les possibilités d’interaction rapide qu’elles proposent et surtout le nouveau lien d’égalité, de liberté et de solidarité qu’elles établissent sont pour une large part à l’origine et en aval de ces tendances tout en étant à la fois cause et conséquence de celles-ci. C’est en effet un nouveau lien social qui s’instaure et qui révendique de repenser le politique.

Plus que changer de politique, la nouvelle vague verte en Bulgarie révendique de changer la politique en valorisant la nature et le développement durable et en proposant des politiques fondées sur le bon sens et sur des exigences d’ordre éthique. Dans ce sens, dans le couple antinomique que forment la contestation et l’affirmation, l’affirmation se traduit quelquefois paradoxalement par des gestes contestataires alors que la contestation véhicule souvent des affirmations qui méritent d’être entendues, assimilées et adoptées par les décideurs politiques et économiques. Seront-ils prémisses et porteurs d’une véritable société civile, c’est l’avenir qui nous le dira. Ce qui est incontestable c’est que ces nouvelles formes d’engagement citoyen contribuent énormément à la démocratisation de la société bulgare créant un soi disant agora non seulement virtuel, où de plus en plus de citoyens se découvrent en tant qu’individus autonomes et libres et se reconnaissent dans une communauté de solidarité et de valeurs partagées. Reste à savoir s’ils sauront les communiquer d’une façon adéquate à ceux qui sont censés les représenter. Reste à savoir également s’ils succomberont ou pas à la politique politicienne. S’y ajoutent d’autres risques, très probables et toujours à l’ordre du jour – celui de formalisation des initiatives ou d’enfermement de celles-ci dans la sphère étroite d’une écologie simpliste. Plus graves encore sont les risques d’être discrédités vu les grands intérêts économiques et souvent criminels qu’ils mettent à jour ou de s’auto-discréditer à cause des attentes pas trop réalistes à leur égard de la part de la société.

Hannah Arend affirme que le politique se constuit toujours par et dans l’action. Plus belle encore est la formule de Confucius: “J’entends et j’oublie. Je vois et je me souviens. Je fais et je comprends.” La nouvelle vague verte en BG a déjà affirmé sa capacité d’agir. Ce qui reste c’est qu’elle sache transmettre, partager et développer cette compréhension pour le bien commun.